40 jours après paques : l’Ascension : entre mystère de foi et élévation de l’espérance

Ce jeudi 29 mai, quarante jours après Pâques, les Catholiques célèbrent l’Ascension du Christ. Pour mieux comprendre et vivre cette célébration liturgique, Abbé Roger Gomis et le site ucs.sn, nous font la genèse de cette fête marquant la montée du Christ au Ciel.
Une fête qui semble aller de soi, selon Abbé Roger, ancrée dans la tradition depuis les origines. Pourtant, derrière une évidence apparente se cache une histoire mouvementée, jalonnée de débats théologiques et de réorganisations liturgiques qui ont façonné le christianisme que nous connaissons aujourd’hui. Enseignement……
Pour comprendre cette évolution, il faut remonter aux sources. Durant les trois premiers siècles de l’ère chrétienne, l’Église primitive vivait une réalité liturgique radicalement différente de la nôtre. Le cinquantième jour après Pâques, les communautés chrétiennes célébraient en une seule fois l’Ascension du Christ et la venue de l’Esprit Saint à la Pentecôte. Cette double commémoration, loin d’être une confusion, reflétait plutôt une vision théologique cohérente du mystère pascal.
L’historien Eusèbe de Césarée offre un témoignage de cette pratique. Relatant la mort de l’empereur Constantin, il évoque « la très grande fête de la très vénérable Pentecôte, honorée de sept semaines, durant laquelle ont eu lieu l’Ascension aux cieux de notre Sauveur et la descente du Saint Esprit sur les hommes ». Ces mots révèlent plus qu’une simple coutume : ils témoignent d’une compréhension globale où l’Ascension et la Pentecôte formaient les deux mouvements d’une même symphonie divine.
Cette fusion trouvait sa logique dans l’expérience spirituelle de l’époque. Pour les premiers chrétiens, le départ du Christ préparait immédiatement la venue de l’Esprit. Ces deux événements constituaient l’accomplissement naturel du mystère pascal, vécu dans l’unité liturgique comme ils l’avaient été dans l’unité historique.
Le quarantième jour fait débat
Mais cette harmonie allait être troublée. Vers l’an 300, une nouvelle pratique émerge dans certaines communautés chrétiennes, créant ce que les historiens appellent aujourd’hui « la crise du quarantième jour ». Des fidèles commencent à célébrer spécifiquement ce jour, quarante jours après Pâques, avec un faste qui inquiète rapidement les autorités ecclésiastiques.
La réaction ne tarde pas. Le concile d’Elvire, en Espagne, doit intervenir fermement pour rappeler l’obligation de célébrer la Pentecôte au cinquantième jour. Cette intervention révèle l’ampleur du phénomène : la nouvelle célébration menaçait de supplanter la tradition pentecostale séculaire.
Mais que célébrait-on exactement lors de ce quarantième jour si controversé ? Contrairement à une idée répandue, il ne s’agissait pas encore de l’Ascension telle que nous la connaissons. Cette fête du « quadragésime » – terme technique désignant le quarantième jour – marquait plutôt la fin d’une période de quarante jours post-pascale, conçue comme le pendant positif du carême prépascal. Cette innovation posait cependant un problème théologique majeur. Là où la période pascale devait rayonner de joie résurrectionnelle, cette célébration du quarantième jour réintroduisait des pratiques d’austérité : prières à genoux, jeûnes, mortifications. Elle créait ainsi une dangereuse ambiguïté, mêlant la tristesse quadragésimale à la joie pascale, brouillant la cohérence spirituelle de la période la plus sacrée de l’année liturgique.
La redécouverte des Écritures
Face à cette confusion grandissante, la solution viendra d’un retour méthodique aux sources bibliques. À la fin du IVe siècle, les Pères de l’Église entreprennent une relecture systématique des textes fondateurs, particulièrement le passage décisif des Actes des Apôtres : « C’est à eux qu’il s’est présenté vivant après sa Passion ; pendant quarante jours, il leur est apparu et leur a parlé du royaume de Dieu… Après ces paroles, tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva » (cf. Actes 1, 3.9). Cette redécouverte scripturaire apporte la clarté tant attendue. Le texte biblique lui-même dessine une chronologie précise : quarante jours d’apparitions post-résurrectionnelles, suivies de l’Ascension, puis de l’attente jusqu’à la Pentecôte au cinquantième jour. La Bible suggère donc naturellement une séparation des célébrations, offrant la clé de voûte d’une réorganisation liturgique cohérente. La transformation s’opère progressivement entre 393 et 428, période charnière de l’histoire chrétienne. L’Ascension trouve enfin sa place propre au quarantième jour, mais dans un esprit radicalement renouvelé. Fini l’austérité problématique de l’ancien quadragésime : la nouvelle fête de l’Ascension s’épanouit comme une authentique célébration pascale, marquée par la joie et l’espérance.
La fête de l’Ascension et les Premières Communions
Cette évolution trouve son théoricien en Jean Cassien, dont les conférences insistent sur un point devenu crucial : le temps pascal ne saurait s’arrêter brutalement au quarantième jour avec l’Ascension, mais doit se déployer harmonieusement jusqu’à son apogée pentecostal. L’Ascension devient ainsi ce qu’elle demeure aujourd’hui : une étape joyeuse vers l’accomplissement final de la cinquantaine pascale. Cette longue maturation historique a permis de révéler toute la richesse théologique de l’Ascension. Loin de constituer un simple « départ » du Christ, compréhension qui aurait pu nourrir une spiritualité de l’abandon, elle inaugure paradoxalement une présence nouvelle et universelle. L’intuition était déjà présente dans les paroles du Christ lui-même. Lors de la Cène, rapportée par l’évangéliste Jean, Jésus avait préparé ses disciples : « Je vais vers mon Père ». Ce passage vers la gloire divine, loin de signifier une absence, libère une présence d’un genre nouveau, universelle et éternelle.
Car l’Ascension marque précisément le début de la mission universelle de l’Église. En se retirant de sa présence physique nécessairement limitée dans l’espace et le temps, le Christ permet à ses disciples de devenir les témoins de la Bonne Nouvelle « jusqu’aux extrémités de la terre ». Elle préfigure simultanément la destinée éternelle de tout chrétien, appelé à partager cette même gloire divine. Pour les premiers chrétiens, imprégnés de culture juive, cette dimension était immédiatement compréhensible. « Monter aux cieux » signifiait entrer dans la gloire de Dieu, exprimer visiblement ce que la Résurrection avait accompli dans le secret du tombeau. L’Ascension ne marque donc pas un abandon, mais l’ouverture d’un chapitre inédit de l’histoire du salut. Cette histoire pluriséculaire trouve des échos surprenants dans la pastorale d’aujourd’hui.
Au Sénégal, par exemple, les diocèses de Ziguinchor et Kaolack célèbrent traditionnellement les Premières Communions le jour de l’Ascension. Cette pratique, apparemment anecdotique, révèle en réalité une intuition théologique profonde : l’élévation du Christ préfigure l’élévation spirituelle des fidèles par les sacrements. Cette connexion éclaire d’un jour nouveau la compréhension de l’Eucharistie. Comme l’explique la tradition théologique, « l’hostie et le vin – corps et sang du Christ – constituent désormais sa seule présence physique sur terre ». L’Ascension n’a donc pas inauguré une absence, mais une présence transformée, sacramentelle, accessible à tous les croyants en tout lieu et en tout temps.
Cette dimension résonne particulièrement lors des célébrations de Premières Communions. Les enfants qui reçoivent pour la première fois l’Eucharistie découvrent concrètement cette présence nouvelle du Christ : ni absence douloureuse ni présence physique ordinaire, mais présence sacramentelle inaugurée par le mystère de l’Ascension. Ils deviennent ainsi les héritiers directs de cette révolution spirituelle accomplie dans les premiers siècles chrétiens. Au terme de ce parcours historique, une vérité théologique essentielle se dessine : l’Ascension n’est ni la conclusion de Pâques ni le prélude de la Pentecôte, mais bien le lien dynamique et indispensable entre ces deux sommets de la foi chrétienne. Elle achève le mystère de la Résurrection en révélant sa dimension cosmique et éternelle, tout en préparant l’effusion de l’Esprit en créant l’espace même de la mission universelle. Sans cette clarification liturgique patiemment élaborée aux IVe et Ve siècles, la cohérence profonde de la foi chrétienne aurait été compromise. La confusion primitive entre Ascension et Pentecôte, si elle témoignait d’une intuition juste sur l’unité du mystère pascal, masquait néanmoins la spécificité irremplaçable de chaque étape. Leur séparation a permis de saisir la logique divine dans toute sa subtilité : la glorification du Christ rend possible le don de l’Esprit, l’Ascension appelle la Pentecôte.
Cette histoire nous rappelle également que la liturgie chrétienne n’est jamais figée dans des formes immuables, mais qu’elle s’affine constamment au fil des siècles pour mieux exprimer et transmettre la richesse de la foi. La fixation de l’Ascension au quarantième jour pascal résulte d’un long processus de maturation théologique et pastorale, témoignant de la vitalité créatrice de l’Église primitive. Aujourd’hui, quand les chrétiens célèbrent l’Ascension ce 29 mai 2025, quarante jours après Pâques, ils perpétuent bien plus qu’une simple tradition. Ils actualisent une conquête spirituelle forgée dans les débats passionnés et les clarifications minutieuses des premiers siècles, portant en eux toute la complexité de l’histoire chrétienne et la richesse d’une foi qui a su trouver son expression liturgique la plus juste. L’Ascension demeure ainsi ce qu’elle était déjà pour les Pères de l’Église : non pas un point final mélancolique, mais une ouverture joyeuse vers la Pentecôte et vers la mission universelle de l’Église. Une fête qui, loin de célébrer un départ définitif, proclame l’avènement d’une présence nouvelle et éternelle, accessible à tous ceux qui croient, hier comme aujourd’hui.
DENISE ZAROUR MEDANG ET UCS.SN



