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Eaux en bouteille : ce qu’il faut savoir sur ce scandale qui éclabousse Nestlé et l’Élysée

Le rapporteur de la commission d’enquête sénatoriale sur les eaux en bouteille a accusé, lundi, l’Élysée d’avoir aidé le groupe Nestlé à poursuivre les traitements proscrits de ses eaux en bouteille en lui ouvrant « les portes de ministères ». Éclairage sur une affaire potentiellement explosive pour l’exécutif.

Par : f24

Romain BRUNET

Une « dissimulation par l’État » relevant « d’une stratégie délibérée ». L’accusation visant l’État et le groupe Nestlé Waters est grave et est signée de la commission d’enquête sénatoriale sur les pratiques des industriels de l’eau en bouteille, qui rend public son rapport, lundi 19 mai, après six mois de travaux et plus de 70 auditions.

« Outre le manque de transparence de Nestlé Waters, il faut souligner celui de l’État, à la fois vis-à-vis des autorités locales et européennes et vis-à-vis des Français (…) Cette dissimulation relève d’une stratégie délibérée, abordée dès la première réunion interministérielle sur les eaux minérales naturelles le 14 octobre 2021. Près de quatre ans après, la transparence n’est toujours pas faite », affirme le rapport de la commission d’enquête mise en place après les révélations, début 2024 par Radio France et Le Monde, de l’utilisation par plusieurs entreprises du secteur de traitements interdits de leurs eaux dites « de source » ou « minérales naturelles ».

En outre, la justice française enquête actuellement sur deux plaintes de l’association Foodwatch pour « tromperie », qui visent Nestlé et Sources Alma, tandis que la justice belge a ouvert une enquête sur le respect par le groupe Nestlé de la réglementation sur les eaux minérales.

France 24 fait le point sur cette affaire mêlant santé publique, affaires économiques, lobbying des pouvoirs publics et qui implique notamment le groupe Nestlé, l’Élysée et plusieurs ministères.

  • Comment le scandale a-t-il éclaté ?

L’affaire démarre médiatiquement en janvier 2024, lorsqu’une enquête conjointe de Radio France et Le Monde révèle que des entreprises d’eaux en bouteille ont vendu pendant des années des eaux dites « de source » ou « minérales naturelles » alors qu’elles avaient subi en usine des traitements de purification interdits par la législation.

Sont concernées de célèbres marques comme Perrier, Vittel, Contrex, Cristalline, Hépar ou St-Yorre : toutes sont censées être 100 % naturelles et ne peuvent donc subir la moindre désinfection, contrairement à l’eau du robinet. L’enquête de Radio France et du Monde, qui estime alors qu' »un tiers au moins des marques françaises d’eau de source et d’eau minérale auraient été, ou seraient encore, en délicatesse avec la réglementation », raconte comment un ancien employé du groupe Sources Alma (Cristialline, St-Yorre) a signalé fin 2020 des pratiques suspectes à la Direction générale de la concurrence, du commerce et de la répression des fraudes (DGCCRF).

Les enquêteurs de la DGCCRF dressent quelques mois plus tard une liste des pratiques « frauduleuses », retranscrite par Le Monde : « ‘mélanges d’eaux non autorisés de plusieurs sources exploitées par une même usine’, mélanges occasionnels avec ‘l’eau du réseau’ – c’est-à-dire celle du robinet –, ‘adjonction de gaz carbonique industriel dans des eaux minérales dites ‘naturellement gazeuses’, ‘traitements non autorisés pour prévenir ou traiter les contaminations épisodiques survenant à la source’, ‘injection de sulfate de fer’, ‘utilisation de filtres à charbons actifs en grains’, des ‘pratiques de microfiltration non autorisées’, la désinfection de l’eau à l’ozone et la ‘filtration de l’eau aux UV' ».

Mais « malgré la fraude aux consommateurs que représente la désinfection de l’eau, les autorités ne donnent pas de suites judiciaires à ces révélations » de 2021, souligne le rapport de la commission d’enquête sénatoriale.

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  • Pourquoi le groupe Nestlé est-il au cœur de l’affaire ?

Par le nombre important de marques qu’il représente (Perrier, Vittel, Contrex, Hépar notamment) et par son lobbying exercé sur l’exécutif depuis 2021, le groupe Nestlé est au cœur de cette affaire. Des documents révélés en février 2025 par Radio France et Le Monde montrent comment le groupe suisse a entrepris de convaincre Matignon et les ministères concernés – Industrie, Économie, Santé – de prendre des décisions en leur faveur malgré l’opposition du directeur général de la santé, qui menaçait en janvier 2023 de « suspendre immédiatement l’autorisation d’exploitation et de conditionnement de l’eau pour les sites Nestlé des Vosges ».

Ayant appris l’existence de l’enquête de la DGCCRF concernant les pratiques de son concurrent Sources Alma (Cristalline, St-Yorre), et dans laquelle il était également cité, le groupe Nestlé Waters a pris les devants en septembre 2021 en contactant le gouvernement pour avouer des pratiques « passées » et lui demander l’autorisation de remplacer les filtres à charbon et traitements UV – techniques proscrites par la législation – par un système de microfiltration à 0,2 micron.

La microfiltration est autorisée, mais seulement au-dessus de 0,8 micron. En-deçà de ce seuil, cette technique est considérée comme ayant pour unique but la désinfection. L’enquête de Radio France et Le Monde montre comment Nestlé a usé d’un intense lobbying auprès du gouvernement, qui a d’abord demandé une enquête à l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), avant de finir par approuver en février 2023 la microfiltration à 0,2 micron.

De son côté, Nestlé Waters affirme avoir toujours défendu la « sécurité alimentaire » de ses produits et sa démarche de transparence auprès des autorités, niant toute pression sur les décideurs et demandant une « clarification » de la réglementation sur la microfiltration.

  • Que fait le Sénat dans cette histoire ?

À la suite des révélations de Radio France et du Monde, le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain du Sénat a obtenu à l’automne 2024 la création d’une commission d’enquête parlementaire sur « les pratiques des industriels de l’eau en bouteille et les responsabilités des pouvoirs publics dans les défaillances du contrôle de leurs activités et la gestion des risques économiques, patrimoniaux, fiscaux, écologiques et sanitaires associés ». Les sénateurs Laurent Burgoa (Les Républicains) et Alexandre Ouizille (Parti socialiste) ont respectivement été élus président et rapporteur.

Depuis le 4 décembre 2024, la commission d’enquête a effectué plusieurs déplacements dans des usines du secteur et auditionné près de 100 personnes, dont trois ministres et anciens ministres : Agnès Firmin Le Bodo (ancienne ministre déléguée chargée de l’Organisation territoriale et des professions de santé, puis ministre de la Santé), Roland Lescure (ancien ministre délégué chargé de l’Industrie) et Agnès Pannier-Runacher (ancienne secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie, puis ministre déléguée chargée de l’Industrie).

Son objectif était d' »établir une véritable transparence sur un dossier qui n’a cessé de faire l’objet de dissimulations au public, à certaines administrations, voire à la représentation nationale », a déclaré le 8 avril son président Laurent Burgoa lors d’une conférence de presse.

Dans son rapport final, la commission d’enquête dresse une liste de 28 recommandations. Parmi celles-ci figurent notamment le suivi qualitatif des nappes, « un contrôle effectif du niveau de prélèvement réalisé par les minéraliers », un meilleur étiquetage pour les consommateurs.

  • Pourquoi la commission d’enquête accuse-t-elle l’Élysée ?

Les sénateurs déplorent une « inversion de la relation entre l’État et les industriels en matière d’édiction de la norme » : « Nestlé Waters adopte une attitude transactionnelle, posant explicitement l’autorisation de la microfiltration à 0,2 micron comme condition à l’arrêt de traitements pourtant illégaux ».

« En définitive, c’est au plus haut niveau de l’État que s’est jouée la décision d’autoriser une microfiltration sous le seuil de 0,8 micron », au terme d’une « concertation interministérielle », « dans la continuité des arbitrages pris par le cabinet de la Première ministre, Élisabeth Borne, mais sans que celle-ci ne semble informée », note le rapport.

« De son côté, la présidence de la République, loin d’être une forteresse inexpugnable à l’égard du lobbying de Nestlé, a suivi de près le dossier », ajoute la commission, qui se base sur « des documents recueillis par ses soins » : elle « savait, au moins depuis 2022, que Nestlé trichait depuis des années », créant ainsi une distorsion de concurrence avec les autres minéraliers.

Alexis Kohler, à l’époque secrétaire général de l’Élysée, avait lui aussi reçu les dirigeants de Nestlé. Lundi, la commission sénatoriale devrait publier les documents transmis par la présidence après son refus d’être auditionné.

Après les dernières révélations de Radio France et Le Monde en février, Emmanuel Macron avait démenti être au courant du dossier, ajoutant qu’il n’y avait eu ni « entente », ni « connivence ».

Aujourd’hui, Perrier attend la décision de renouvellement de son autorisation d’exploiter la source comme « eau minérale naturelle ». Alors que des hydrogéologues mandatés par l’État ont rendu un avis défavorable, la préfecture du Gard doit se prononcer d’ici au 7 août et, en attendant, a donné deux mois au groupe pour retirer son système de microfiltration, estimant qu’il « modifie le microbisme de l’eau produite, en contradiction avec la réglementation ».

Nestlé dit disposer de solutions alternatives, qu’il souhaite proposer aux autorités.

Avec AFP

Cet article a été publié dans un premier temps le 9 avril 2025 et mis à jour le 19 mai 2025 à l’occasion de la publication du rapport de la commission d’enquête sénatoriale.

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