Libération de Boualem Sansal par l’Algérie: la diplomatie française en question

L’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, emprisonné depuis un an en Algérie et au cœur d’une grave crise diplomatique entre Alger et Paris, a été gracié ce mercredi 12 novembre. Une nouvelle évidemment très commentée dans le pays, notamment à l’Assemblée nationale où un soulagement unanime s’est exprimé, ce qui n’empêche pas les polémiques et les débats.
C’était un dossier diplomatique présenté comme prioritaire par la France. Pourtant, c’est bien une demande de grâce formulée par l’Allemagne qui a été acceptée par le président algérien. « C’est la médiation allemande, et les bonnes relations de l’Allemagne et de l’Algérie qui changent la donne », souligne le député insoumis David Guiraud.
Hors micro, un député du camp présidentiel le reconnaît : étant donné l’état des relations entre la France et l’Algérie, l’Allemagne a pris le dossier en main à la demande des autorités française et a servi de médiateur.
L’implication de l’Allemagne remonte déjà à quelques mois, précise Pascal Thibaut, notre correspondant. Berlin a pour des raisons historiques et politiques des relations plus apaisées que Paris avec l’Algérie. On souligne ici que le départ de Bruno Retailleau du ministère de l’Intérieur, partisan d’une ligne dure avec Alger, a permis l’accélération de la médiation allemande.
L’avance des pourparlers a conduit le président Frank-Walter Steinmeier à publier un communiqué lundi demandant officiellement la grâce de Boualem Sansal à son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune. Le texte évoquait les bonnes relations entre les deux hommes et entre les deux pays. Le président algérien avait été hospitalisé fin 2020 en Allemagne après avoir contracté le Covid. Berlin savait déjà en publiant ce communiqué que le dossier avançait. Et 48 heures plus tard, un avion militaire allemand se rendait à Alger et a donc transporté mercredi soir Boualem Sansal vers Berlin.
L’Allemagne est un pays proche de la France, mais ce n’est pas la France. C’est un pays qui n’a pas un vécu colonialiste comme la France ou la Grande-Bretagne.
Pourquoi l’Allemagne était bien placée pour jouer les médiateurs ? Analyse de Hans Stark, professeur de civilisation allemande la Sorbonne et conseiller à l’IFRI
Le président Emmanuel Macron a salué justement cette coopération. « La médiation allemande a contribué de manière décisive. Cette libération est le fruit des efforts constants de la France et d’une méthode faite de respect, de calme et d’exigence », a déclaré le président.
« Montrer ses muscles ne sert souvent pas à grand-chose »
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Des remerciements à l’Allemagne, et une critique en sous texte à la stratégie diplomatique de Bruno Retailleau qui avait haussé le ton avec l’Algérie. L’ancien ministre de l’Intérieur qui est aussi largement critiqué par la gauche. « La diplomatie, c’est souvent l’art de la discrétion, c’est la capacité à avancer sans pour autant en faire à chaque étape un outil de communication. Montrer ses muscles ne sert souvent pas à grand-chose », résume Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste.
« Ce n’est ni un succès du gouvernement ni un échec de Bruno Retailleau. L’Algérie a surtout été très heureuse de répondre à la demande d’un état qui n’est pas la France », note pour sa part un député de droite.
Vers un dégel des relations diplomatiques entre la France et l’Algérie ?
Sur le plan diplomatique, il s’agit bien d’un début de reprise en main d’une crise qui risquait de prendre des proportions encore plus délétères, selon Hasni Abidi, le directeur du Centre d’études sur le monde méditerranéen et arabe à Genève. La libération de Boualem Sansal, un an après son arrestation, marque un « début de sortie de crise » diplomatique entre la France et l’Algérie.
Les Algériens veulent contenir cette crise. La libération de Boualem Sansal intervient dans un climat de début de détente aussi entre Paris et Alger, avec un nouveau ministre moins politique que son prédécesseur, avec une invitation faite au ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, pour se rendre à Alger. Donc, on voit qu’aussi, dans cette relation bilatérale entre la France et l’Algérie, il y a des signes de détente.
Hasni Abidi, directeur du Centre d’études sur le monde méditerranéen et arabe de Genève
Pour le diplomate Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France en Algérie, la grâce accordée à l’écrivain n’est qu’un prologue, un prélude à un éventuel dégel diplomatique entre Paris et Alger. « Tous les autres dossiers sont toujours sur la table : les OQTF, les laissez-passer consulaires, le fait qu’il n’y a pas d’ambassadeur ni d’Algérie à Paris, ni de France à Alger. Donc, on va maintenant reprendre, retrouver tous les dossiers », explique l’ancien ambassadeur. « Je comprends qu’il y a des contacts au niveau de la DGSI, qu’il va y avoir un contact entre les secrétaires généraux des Affaires étrangères et qu’enfin, après, il y aura sans doute une visite de monsieur Nuñez, mais il va falloir régler tous les dossiers qui sont en suspens. »
Il y a aussi ce dossier qui n’est pas réglé, [celui du procès] en appel de Christophe Gleizes, votre confrère, le 3 décembre. Donc, il faut espérer qu’il y ait quelque chose à ce moment-là. Je vous rappelle que M. Lerner, le directeur général de la DGSE, a dit il y a deux jours, il a parlé « des otages français en Algérie ». Donc, il pensait à Christophe Gleizes comme préalable aussi à une reprise des discussions.


