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Note de Lecture UN APERÇU SUR LE ROMAN DE MICHEL GÉRAULT : *LE BAOBAB DU CŒUR*, Karthala, Paris, 2024, 163 pages

Entre l’Europe et l’Afrique et précisément entre la France et le Sénégal, et bien avant les indépendances, des liens solides, impérissables, ont été établis par l’histoire pendant des siècles. Et bien que la géographie les éloigne de par le climat, la sociologie de par des pratiques et usages différents, l’espace de par des réalités bien opposées, ces dernières impriment d’un bord comme de l’autre un héritage éloquent.

On pourrait admettre ces réalités différentes comme un vrai tableau qui dresse deux cultures antinomiques et des cultes bien distants, inscrivant chaque pays dans un cadre civilisationnel sien.

La France, a- t- on dit, est toujours venue en Afrique par un portillon pour y planter un arbre ombrageux sous lequel leurs enfants s’abritent, si l’on essaie bien sûr, de mettre en rade tous les méfaits créés par la colonisation et dont le plus poignant est la déportation de jeunes, de vaillants bras d’Afrique dans un univers inconnu profitant de leur force physique, les abusant, les déshumanisant comme si ces créatures divines étaient nées pour être bannies et s’appauvrir. Une dégradation morale, bien évidemment subie et à laquelle s’ajoute une souffrance physique intenable. Sombre page tournée, pourrait-on imaginer, bien que les marques incrustées dans les tristes annales du temps refusent de s’effacer, de disparaître à jamais pour ne plus hanter certaines mémoires mortes, vieillies ou vieillissantes.

Ce rappel, bien sûr, laisse des reflets, des stigmates dans une pléthore d’œuvres de revendications dont :

– Batouala de René Maran où ce missionnaire français dérangé par la maltraitance subie dans les colonies, la dénonce d’une plume violente et véhémente.

– Aimé Césaire, écrivain martiniquais, dans son long poème à dénonciation puissante Le cahier d’un retour au pays natal, s’inscrit dans la même lancée thématique.

– Albert Memmi un écrivain Franco- Tunisien dans Le portrait du colonisé dévoile, lui aussi les mécanismes psychologiques de la domination coloniale dans son œuvre.

– Mongo Beti dans son roman Le Pauvre Christ de Bomba, affiche l’hypocrisie de l’entreprise coloniale par le biais de la religion.

– Ferdinand Oyono, auteur camerounais dans Le Vieux nègre et la médaille reste dans les mêmes dérives avec Méka le personnage principal déchu à mort par une médaille reçue honteusement de la France et perdue tristement sous les décombres du désespoir.Une vie de boy du même auteur, Ferdinand Oyono laisse transparaître dans le journal intime de Toundi, le personnage phare, la dévaluation morale et physique des colonisés au service du Blanc.

— Tahar Ben Jelloune du Maroc dans L’enfant de sable …jour de silence à Tanger liste les rudes séquelles du passé colonial dans son pays.

Ces œuvres citées, parmi tant d’autres, offrent des perspectives critiques sur l’impact dévastateur de la colonisation sur des individus, des sociétés, des cultures. Et pour parler franchement, tout résumer, on peut dire juste sur la Race Noire.

Ces écrits témoignent parfois de la résistance intellectuelle et artistique face à la répression coloniale qui a coûté énormément à l’Afrique.

La France n’est jamais partie et est toujours restée. Elle arrive aujourd’hui par le portail et tout autrement, bien galante et apaisée, voilée de sérénité pour chercher l’Afrique dans ses facettes riches de charmes. Elle a trouvé le Sénégal dans la fraternité affichée, lui voue une fidélité teintée de respect dans ce roman que nous allons découvrir. Et ce, bien après les indépendances !

Elle est venue, oui, elle venue la France, redécouvrir le Sénégal dans un bel élan d’amitié et de fraternité pour en faire une terre de prédilection, de cordialités, de beautés naturelles vécues, réunies, entassées, collectées, et le tout repose sur des expansions garanties par la plume de Patrick Gérault. Ce romancier bien doué du sens de l’observation, s’abreuve de charmes infinis pendant tout le long de son premier séjour au Sénégal, accompagné d’une amie Florence, qui connaît plus que lui certains rouages de ce pays ami.

Eh oui, ce touriste enchanté par ses découvertes, approuve par une signature amicale et indélébile, un pacte scellé entre lui, la France et Serigne Babacar M Bow*, le Sénégal. Ce que traduit ce présent, ce cadeau d’aurevoir, ce cachet remarquable, au chapitre 15 : LE BAOBAB. Cet arbre symbole et vie à la fois a donné le fameux titre du roman : *LE BAOBAB DU COEUR*, cible de notre analyse.

Titre ne peut être mieux choisi si l’on prend en compte la main empreinte d’affection qui donne et celle nourrie d’amour qui reçoit à travers ces images ancrées dans les racines de l’amitié, arrosées de franchise qui laissent germer à l’avenir l’arbre de la compréhension mutuelle, des relations saintes et saines d’affection étoilée de vérité.

En effet entre le marabout, guide des Baye Faal, Serigne Babacar MBow et l’hôte venu découvrir son terroir, s’acclimater, aimer : Michel, personnage clé du roman, il y a des retrouvailles synchronisées par la spiritualité, connectées à une philosophie d’un idéal qui garantit un esprit purifié et bien adapté à la bonne marche du travail et à toute initiative qui condamne le Mal et adule le Bien. Ce Bien partagé par toute une communauté, celle de NDem et en jonction avec l’ esprit du touriste, fait vibrer sa détermination pour ses habitants. Ce village enfoui dans le Baol et à qui il fait don de soi et veut servir dans les règles de la disponibilité prenant comme référence ecclésiastique Saint François d’Assise dont le slogan “Seigneur fais de moi un instrument de paix”, rime avec ce que Serigne Babacar, son ami veut instaurer à NDem. Répondant du soufisme, cette conception mystique et ésotérique de l’islam, le marabout Serigne Babacar s’inscrit dans l’orthodoxie sunnite et veut ériger bien haut dans ce petit coin du Baol, un étendard où brille l’islam par la croyance au travail. Il le crée alors, ce village, dans la dynamique de l’entente, du travail bien accompli et de la paix. Ce qui sort de l’inspiration du marabout, ami de Michel, le visiteur va droit dans les principes islamiques…De vraies et belles retrouvailles donc, entre complices, d’abord au plan idéologique et ensuite au plan moral.

En effet entre le disciple de Cheikh Ahmadou Bamba et le Franciscain dont le repère spirituel est une figure centrale du christianisme, une vraie et belle association d’idées se met en avant, booste, revigore, propulse, concrétise tout effort de réussir sans recul et bien loin de l’échec.

Éradiquer la pauvreté en impliquant toute la communauté, vivre dans la simplicité, la joie spirituelle, à l’exemple des zikr inarrêtables des Baye Faal: *LAHILAHA ILLA LAH*, renoncer à la richesse et à l’inutile voilà les marches d’escalier que gravissent ensemble les deux amis: Cheikh Ahmadou Bamba et son disciple Cheikh Ibra Faal, et qui sont les références inaliénables de Serigne Babacar MBow à côté de Michel qui met Jésus en avant s’ adossant lui aussi sur Saint François d’Assise, son père dans la voie du Christ. Pour en dire peu, ce Saint fait flotter lui aussi, l’étendard de la paix, du respect et de la simplicité dans la communauté chrétienne et brandit la même réflexion que Serigne Babacar.

Si l’un est mouride ancré dans le rituel Baye Fall, l’autre est catholique répondant de l’église franciscaine et ce n’est point un hasard mais une jonction de principes façonnés sur la croyance en des guides clairvoyants, solennels.

Deux hommes d’univers différents mais de spiritualité conforme à ce qu’exige la foi du vrai croyant, se rencontrent, se comprennent, s’aiment, lient amitié, se congratulent cordialement. Et rien de plus émouvant et de plus riche que cette union spirituelle partagée et si profonde.

Tous les membres de la communauté Baye Faal sont importants dans ce roman, et cela va sans dire, au vu des relations diverses, multiples tissées sur le vivre ensemble, de la chaleur humaine étalée tout le long du passage de Michel à différents endroits visités, forts de confort moral et mental et bourrés de souvenirs éloquents.

Tout commence dès l’arrivée du visiteur avec l’accueil amical de Fatou à l’aéroport, une fille du village de Serigne Babacar, actrice à l’atelier de teinture de NDem, d’ Aliou le chauffeur Saint- Louisien au service  du touriste et de Florence son amie qui lui fait visiter le Sénégal pour la première fois. De Keur Samba, son gite d’accueil paradisiaque, au chapitre 2, à l’hôtel de la Poste aux chapitres 11 et 12 jusqu’à la traversée du pont Faidherbe mythique, de la langue de Barbarie au village de Guet Ndar, asile des pêcheurs et encore au chapitre 13 , de la visite des dunes de sable de Lompoul jusqu’à la découverte du marché Sandaga,  de l’île de Gorée, du centre – ville de Dakar, du centre culturel  français, de la rencontre avec Coumba, une  connaissance de plus, amie de Florence, de l’ Institut Fondamental d’Afrique Noire: IFAN , à l’Abbaye de Keur Moussa jusqu’au Lac rose où l’on extrait l’or blanc, le sel, principal activité des habitants et encore, tout est émerveillement pour Michel. Le charme est bien constant chez cet homme à la découverte de Saint- Louis, “la Venise d’ Afrique”, où l’eau dans ses variantes et aspects changeants, emprisonne les habitants dans le bonheur d’une tranquillité recherchée. Ces périples sont renforcés par des découvertes culinaires et des saveurs locales comme le bissap toujours servi et apprécié partout dans les déplacements du touriste.Le café touba à NDem, le thé à la sénégalaise sans arrêt, le riz au poisson sec avec du  niébé, chez les baye Fall, le couscous du soir à  NDem, le Thiébou dien à St Louis, le poulet Yassa pour fêter l’arrivée d’ Abdou, une victime de l’émigration clandestine, le mafé au centre culturel français et alors… que de succulences pour Michel! Que de bons goûts emmagasinés dans les placards de souvenirs rares et sensationnels !

Quant à la nature, ce fidèle compagnon du touriste qui ne l’a jamais lâché, elle n’est que beauté dans les jardins maraîchers de Ndem, pendant les longs déplacements à pied ou en voiture avec Florence et Aliou, le chauffeur et Diarra, la guide qui connaît mille endroits intéressants dans ce petit village de Ndem qui vit à la lumière de ses hôtes. Cette nature accueillante est complice du sensationnel qu ‘est venu retrouver Michel à travers la faune, le réveil bruyant des oiseaux tous les jours et leur retour au point de départ au crépuscule. L’océan Atlantique qui garde son bleu captivant renforce le panorama d’attraits mais fait pleurer des familles entières à cause de sa voracité provoquée par l’évasion clandestine de jeunes qui cherchent du travail à l’autre bout du monde. Il est décrié dans ses pièges insoupçonnés aux chapitres 1,2,3, si l’on prend comme preuve le voyage mouvementé d’Abdou, le clandestin de NDem et ses délires avant et pendant la traversée qui permettent de juger des nombreux dangers permanents qui le guettaient.

Que de joliesses bien alignées, pourtant, par cette grande étendue bleue qui captive et retient l’attention du visiteur Michel qui a mangé tout près de l’eau, bien relaxé et revitalisé !

Pour revenir à Serigne Babacar MBow, celui qui a posé des repères et des jalons dans la droiture qui mène à  Serigne Touba, sa référence, et à son guide et mentor Cheikh Ibrahima Fall, on peut attester que leur éducation et leur formation pédagogique reflètent une morale acceptée par tous les disciples de ce village qui rêvent de progrès, d’un accès rapide à une économie qui profite à tous par le biais de l’instruction et du travail dans le vivre ensemble en vraie union des esprits et des cœurs. Il faut vraiment reconnaître le grand mérite de Serigne Babacar en prenant comme preuve tangible cette école française qui promet aux futurs inspirés un développement de leur terroir bien rassurant.

D’ailleurs, Florence qui en est l’initiatrice, la fait visiter à Michel ébloui au sortir de sa rencontre avec le directeur qui lui en donne des informations détaillées au chapitre 5.

Bien assisté de son épouse Aissa Cissé et installé depuis 1984, ce marabout est habillé d’un lourd et grand boubou, modèle de générosité spirituelle dont il ne se déshabille plus.Il n’a quitté Ndem qu’en 2014 pour une autre mission à MBacké Kadior, site qu’il doit revaloriser, au moment où rien ne pouvait présager des lendemains  prometteurs à ceux qu’il va y trouver et qu’il doit guider sur la voie de la réussite par le biais du travail.

Serigne Babacar MBow décédé le 1 mars 2024, est un homme pointu, créatif, raisonné, montré à travers les pages du roman comme un modèle féru d’inspiration qui a pu enlever l’ivraie sur le sol de NDem pour bien y planter le baobab sacré, cet arbre séculaire, enrobé de symboles dont celui de la voie tracée par le mouridisme qui attire et convainc des hommes et des femmes à s’éloigner de l’échec. Serigne Babacar a réussi, sa mission le temps passant appuyé par L’O.N.G  de Florence, qui a fait découvrir à Michel bien des charmes rares.Elle lui a désigné, sans tarder, la voie par laquelle on passe pour tisser une amitié sincère, pour aimer, pour adorer le Sénégal, pays hospitalier qui  accroche aux épaules de Michel des galons d’amour d’un métal inoxydable et à vie.

Le narrateur et hôte est bien ébloui tout au long du roman par la Téranga, l’affabilité sénégalaise et fait valser sa plume de façon spirituelle et concise entre les plaisirs du voyage, le tissage d’amitiés sincères et une compassion apparente, vécue au moment où un fils de Ndem, Abdou est attiré par une aventure mortelle et insatisfaite aux îles Canaries.

Ces moments terribles ont pesé lourdement sur l’encre du narrateur qui est tantôt dans une focalisation interne avec le pronom personnel je, tantôt omniscient pour rapporter aux tout premiers chapitres 1, 2 ,3 les échanges d’ Abdou avec son ami Diack et avec d’autres aussi. La souffrance de la traversée, les cinq décès au chapitre 8, les agissements de la police pour rapatrier Abdou et bien d’autres étapes encore n’échappent aux lecteurs.

Khady Kane DIALLO/ Diéne 

Professeure de Lettres Modernes.

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